Un plan fédéral d'ici décembre pour encadrer l'utilisation des mégadonnées

Publié le lundi 4 juin 2018, Louis Blouin, correspondant parlementaire à Ottawa

Un kiosque d'information lors de la conférence C2 à Montréal en mai 2018.Le gouvernement Trudeau promet de se pencher sur les enjeux éthiques de l'intelligence artificielle et l'utilisation des mégadonnées. Photo : Radio-Canada/Louis Blouin PARTAGER

Le gouvernement Trudeau veut s'attaquer aux risques de dérives des nouvelles technologies. Ottawa compte présenter un plan d'ici six mois pour encadrer l'utilisation des mégadonnées, a appris Radio-Canada. Un sujet qui est par ailleurs à l'ordre du jour des pays du G7, qui se réunissent en sommet cette semaine, à Charlevoix.

Un texte de Louis Blouin, correspondant parlementaire à Ottawa

Le ministre de l'Innovation, Navdeep Bains, est en train de jeter les bases d'une stratégie pour encadrer l'évolution rapide de technologies comme l'intelligence artificielle. Les données massives nécessaires à son fonctionnement présentent des possibilités infinies, mais aussi des risques, notamment en matière de vie privée.

Avec sa stratégie, Ottawa veut s'attaquer à ce genre d'enjeux éthiques, comme celui de la protection des données personnelles. Selon nos informations, toutes les options sont envisagées, y compris des mesures législatives et éducatives.

Le ministre sent le besoin de répondre à certaines « craintes » qui ont émergé dans la population.

Nous devons avoir la confiance du public. C'est nécessaire de discuter des questions éthiques.

Navdeep Bains, ministre de l'Innovation, des Sciences et du Développement économique

Cette démarche comprendra un processus de consultation formel, même si le gouvernement discute déjà avec des acteurs du secteur privé, différents ministères et des membres du monde universitaire pour orienter ses décisions.

Risques de dérapages

Une voiture autonome est testée dans les rues de la ville de Pittsburgh, aux États-Unis.Une voiture autonome est testée dans les rues de la ville de Pittsburgh, aux États-Unis. Photo : La Presse canadienne/Jared Wickerham

Face à la vitesse des changements, « il y a urgence d'agir, urgence de réfléchir », prévient le professeur d'éthique Dominic Martin, de l'Université du Québec à Montréal.

Selon lui, l'apparition de technologies complexes comme la reconnaissance faciale, l'aide aux diagnostics médicaux ou les voitures autonomes n'est que « la pointe d'un iceberg qui est incroyablement massif ».

Si les législateurs doivent prendre le temps de bien étudier « la nature de la bête », M. Martin estime que des actions immédiates pourraient être menées par le gouvernement du Canada, telles qu'une meilleure protection des données personnelles. Il rappelle l'exemple du scandale impliquant Facebook et la firme Cambridge Analytica, où les données de 622 000 Canadiens ont été récupérées à leur insu.

Récemment, d'autres incidents ont fait la manchette. Par exemple, le nouvel assistant vocal de l'entreprise Amazon a partagé la conversation privée d'un couple sans autorisation.

Le directeur de l'Institut des algorithmes d'apprentissage de Montréal (MILA), Yoshua Bengio, s'inquiète quant à lui de l'utilisation de l'intelligence artificielle par les publicitaires « pour manipuler les gens » sur les médias sociaux. M. Bengio pense qu'il faut réfléchir de manière sérieuse à des balises qui permettraient de « punir les individus ou les organisations qui essaieraient de faire ça ».

Où va-t-on mettre la frontière de ce qui est acceptable et de ce qui ne l'est pas et comment va-t-on s'assurer que c'est respecté?

Yoshua Bengio, directeur de l'Institut des algorithmes d'apprentissage de Montréal (MILA)

L'intelligence artificielle au menu du G7

Réunion des chefs d'Etat et de gouvernement des sept pays les plus industrialisés de la planète lors du G7 en mai 2017Les pays membres du G7 ont adopté une déclaration pour encadrer l'intelligence artificielle, en prévision du sommet de Charlevoix. Photo : Reuters

Autour de la table du G7, il existe une volonté de mieux encadrer l'intelligence artificielle. Les pays membres ont adopté une déclaration en ce sens en préparation du sommet de Charlevoix. Cette rencontre représente une occasion de se fixer des objectifs clairs.

La communauté internationale n'aura d'autre choix que de s'unir pour encadrer la technologie, croit Yoshua Bengio. « La cohésion internationale devient très, très importante », explique-t-il.

Ce sont des enjeux internationaux qu'on essaie de gérer, ce sont des multinationales qui sont partout.

Yoshua Bengio, directeur de l'Institut des algorithmes d'apprentissage de Montréal.

Selon lui, le nouveau règlement européen en vue de protéger les données personnelles est un bon exemple de collaboration internationale pour faire contrepoids à des géants comme Facebook.

M. Bengio milite par exemple pour un effort multilatéral visant à interdire l'utilisation des « robots tueurs » à des fins militaires.

Il note que des pays puissants et militarisés tels que la Chine et les États-Unis pourraient résister à des restrictions en matière de défense et de vie privée, d'où la nécessité d'un « mouvement fort » de plusieurs pays pour faire bouger les choses.

L'équilibre à trouver

Le Canada a-t-il l'expertise pour réglementer un domaine où le secteur privé détient la connaissance et les cerveaux? La directrice du laboratoire de recherche de Facebook en intelligence artificielle de Montréal, Joëlle Pineau, évoque un « fossé culturel » persistant entre l'industrie et les décideurs.

Elle remarque que peu de législateurs sont formés dans le domaine des sciences, à l'exception de « quelques ministres ». « Il n'y en a pas beaucoup qui ont une formation qui leur permet de comprendre la technologie », note-t-elle.

L'autre défi sera de trouver l’équilibre entre réglementation et liberté des entreprises. Erdem Özcan, le chef de la recherche de l'entreprise Automat, qui travaille dans le secteur de l'intelligence artificielle à Montréal, croit que les États devraient s’en tenir à de grands principes pour protéger l'intérêt public. Une réglementation trop précise pourrait « nuire au processus d'innovation » et à « l'imagination », avance-t-il.

Le chantier s'annonce complexe pour le gouvernement Trudeau et tout aussi vaste.