La Femme, l'Ingénieur, la Rectrice
Sophie D'Amours veut insuffler à tous les acteurs de l'Université le désir de se dépasser.

Par Brigitte Trudel

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Photo Marc Robitaille

Elle vient me chercher à la réception du bureau qu’elle occupe désormais, au 16e  étage du pavillon des Sciences de l’éducation. Calme, assurée, accueillante. Au moment d’engager la conversation avec Sophie D’Amours (Génie mécanique 1989; Administration des affaires 1992), je me demande quelle formule de politesse utiliser. La nouvelle rectrice prend les devants avec le sourire: «Sur le campus, c’est Sophie.»

C’est de son seul prénom, d’ailleurs, qu’elle signait le message de remerciements paru sur son site Web, le 26  avril, après son élection au rectorat. Un message dans lequel reviennent les thèmes d’unité, d’engagement et d’espoir maintes fois abordés durant sa campagne. Un message qui évoque aussi l’ampleur des responsabilités qu’elle entend assumer avec fierté, transparence et diligence.

À voir sa feuille de route, d’aucuns pourraient croire que le rectorat s’est imposé: professeure depuis 1995 au Département de génie mécanique, chercheuse prolifique qui compte plus de 150 publications à son actif, administratrice de nombreuses organisations et membre de plusieurs réseaux d’excellence jusqu’à son plus récent mandat en tant que vice-rectrice à la recherche et à la création de l’Université Laval. Son parcours, souligné par des dizaines de prix et distinctions, semble soigneusement réfléchi.

Mais la principale intéressée ne le voit pas ainsi. «Je n’établis pas de plan de carrière, assure-t-elle. Je suis une fille de projets, j’aime développer et aider. Au fil des ans, j’ai fait des choix en accord avec ces envies.» Pas de chemin balisé pour Sophie D’Amours, donc, mais un leitmotiv: ne jamais se dire non à elle-même. «Et puis, je fais beaucoup confiance à la vie.» Laquelle a bien arrangé les choses. Car devant les défis qui l’attendent pour les cinq prochaines années, la rectrice déclare avec aplomb: «C’est vrai, je suis très bien préparée.»

La berceuse mathématique
Au cœur de cette préparation, d’abord, la famille D’Amours. Et ça remonte à loin! Alors que moult bébés sont menés au sommeil sur les accords de «Dodo, l’enfant do», Sophie, elle, gagne le pays des rêves au son des formules mathématiques: «Mon père étudiait en vue d’obtenir un doctorat en économie monétaire, économétrie et finances publiques à l’Université du Minnesota. Il me berçait en révisant à haute voix. C’est drôle, plus tard, j’ai beaucoup utilisé ces formules mathématiques dans mes recherches.»

Même sans cette inoculation, la chercheuse en elle aurait tôt ou tard émergé. «J’étais curieuse», relate celle qui a employé sa jeunesse à démonter des tas d’objets. «Que je n’ai pas tous remontés, précise-t-elle en riant, mais j’étais fascinée par les technologies.» Or, chez Sophie D’Amours, cette fascination porte une couleur particulière: «La capacité qu’ont les technologies d’améliorer la vie des gens m’impressionne, de même que le développement des sciences dans une perspective de faire le bien, pour que le monde soit meilleur, plus juste et plus équitable.»

Souci de justice et d’équité, là aussi le terreau familial a été fertile. Un père très actif dans le mouvement coopératif –Alban D’Amours a notamment présidé le Mouvement Desjardins. Une mère bachelière en philosophie. «Elle travaillait sur le terrain auprès de gens en difficulté qu’elle accueillait parfois à la maison. J’ai vu mes deux parents très engagés chacun à sa manière.» De là est né son désir d’apporter une contribution à la société, de préférence par le puissant outil qu’est l’éducation.

Un coup de génie 
Ce monde de l’éducation qui la passionne, elle y plongera coup sur coup en tant qu’étudiante puis professeure. L’enseignement, affirme-t-elle, est un maillon déterminant de son parcours… Mais pas prévu! «Tout juste bachelière, j’ai été embauchée comme cadre dans une grande entreprise: j’imaginais ce genre de carrière.»

«C’est moi qui l’ai aiguillée vers l’enseignement», rapporte fièrement son ancien professeur, retraité du Département de génie mécanique, Dinh Ngoc Nguyen. Directeur du Département à l’époque, l’homme voulait s’adjoindre plus de professeures pour mieux attirer les étudiantes en génie. Il a vite reconnu le levier dont il avait besoin en la personne de son étudiante Sophie, «brillante, calme et sûre d’elle».

«Je l’ai eu longtemps dans ma mire de recruteur, se rappelle M. Nguyen. Pendant son bac, j’ai appris qu’elle pratiquait le waterpolo depuis la fin du secondaire. Cela m’a impressionné. Je me suis dit que cette jeune fille devait savoir tenir un agenda!» Bien vu pour l’excellente organisation du temps que requiert la pratique sportive de haut niveau, confirme l’ex-joueuse qui, depuis, a troqué la piscine et le ballon pour les skis et le vélo de montagne. Mais son expérience du waterpolo –championnats canadiens et compétitions internationales–  lui a fourni un autre ingrédient essentiel à sa formule préparatoire, le désir de gagner en équipe: «C’est grisant! Ça me définit encore dans tout ce que j’entreprends.»

L’offre de joindre le Département tombait pile. «Déjà, la possibilité d’apprendre et le dynamisme de la recherche qu’on trouve dans un lieu comme l’Université Laval me manquaient. Je me suis dit: “Ma place est là!”»

Soutenue par un programme de l’Université Laval destiné aux professeurs en devenir, Sophie D’Amours a obtenu son doctorat en mathématiques de l’ingénieur à l’École Polytechnique en 1995. La même année, elle entame sa carrière de professeure. Un rôle vraiment  privilégié, assure celle qui enseignait toujours au moment de faire campagne pour le rectorat et qui poursuit la supervision de quelques étudiants-chercheurs. «J’adore interagir avec ces jeunes aux yeux brillants qui ont envie d’apprendre; et c’est fantastique de se maintenir à l’avant-garde pour leur offrir une formation de qualité», s’emballe-t-elle, ajoutant que la salle de classe a beaucoup changé en 22 ans: «Je suis passée des acétates aux technologies numériques.»

En tant que rectrice, elle prévoit tabler sur cette évolution en tirant le meilleur des méthodes d’apprentissage de pointe. Mais jamais au détriment du lien étudiant-professeur. «L’université est une expérience humaine avant tout», soutient-elle. Dans son propre enseignement, elle n’a jamais hésité à partager ses valeurs avec les étudiants qu’elle a encadrés: «Je leur ai toujours dit: “Faites des tentatives professionnelles, acceptez les mandats qu’on vous propose et qui vont vous faire rencontrer des gens. Quand on est volontaire, tout nous arrive.”»

Dénouer pour mieux lier
Source de motivation pour ceux qu’elle a formés, Sophie D’Amours a aussi inspiré des collègues. Claire Deschênes, professeure au Département de génie mécanique, se souvient de cette consœur venue gonfler les rangs féminins dont elle était la seule figure depuis 1989. «Si, au début, j’ai pu la guider un peu grâce à mon expérience, elle m’a rapidement servi de modèle, raconte Mme Deschênes. Sophie est en mode amélioration tout le temps. Elle regarde les composantes d’un système ou d’une situation, l’analyse et arrive à en modifier les structures pour rendre le tout encore plus performant.»

Claire Deschênes n’est pas seule à avoir reconnu en sa collègue cette capacité d’extraire le meilleur de tout. Dans un article paru en 2007, le magazine L’actualité dressait la liste des 22  personnes à surveiller parce qu’elles façonnent l’avenir du Québec. Sophie D’Amours y figurait à titre de «dénoueuse de crise». Alors âgée de 41 ans, elle dirigeait le consortium FORAC de l’Université Laval, un groupe de recherche en gestion qui contribue à l’amélioration de la compétitivité de l’industrie québécoise des produits forestiers. L’article braquait les projecteurs sur la fougue de la directrice et sur son expertise, capables de convaincre les industriels les plus récalcitrants.

«J’appelle ça faire du judo, illustre sans prétention l’ingénieure. Il s’agit de renverser une situation défavorable et de la rendre positive selon une approche gagnant-gagnant.» En revanche, cette façon de faire n’est pas toujours possible. «On doit parfois prendre des décisions qui ne feront pas l’unanimité.» C’est là qu’entre en jeu son charisme, croit Claire Deschênes: «Sophie est une vraie leader, elle possède un côté rassembleur qui donne envie de la suivre.»

C’est dans cette optique que la rectrice situe le travail qui l’attend: «Je me perçois comme une facilitatrice auprès des équipes de recherche, des facultés et de la communauté universitaire pour que de grandes initiatives voient le jour et que notre université rayonne encore plus.»

L’université idéale
Nous y voilà. En poste depuis le 1er  juin, Sophie D’Amours s’emploie à ériger son Université Laval idéale. Comment s’y prend-elle? Avant tout, en jouant en équipe. Une équipe formée du groupe de direction et de toutes les personnes qui s’activent sur le campus. «“Ensemble l’avenir”, c’est l’expression qui décrit le mieux notre démarche commune vers le progrès», lance-elle.

Pour concrétiser cette vision, la rectrice propose une stratégie basée sur trois fondements: l’excellence, l’engagement et l’expérience vécue à l’Université. «D’abord, viser l’excellence, c’est nourrir un constant désir de se dépasser. C’est porter notre établissement au sommet des classements grâce à la qualité de notre enseignement et de nos recherches.» À cet égard, la rectrice entend mousser les formations interdisciplinaires. «Plus que jamais, la compréhension de notre univers passe par la mise en lien des expertises, dit-elle. C’est au carrefour de toutes les disciplines qu’émergent les solutions les plus novatrices et les plus prometteuses.»

Cela dit, se démarquer, être compétitif, est-ce compatible avec les idéaux d’équité et de justice qu’elle affectionne? «Les deux vont de pair», assure-t-elle sans hésiter. Pour elle, le développement tant social que technologique ne peut exister que par une prise en compte constante des conditions de vie humaine. Mais pour y arriver, il faut rejoindre les gens, leur parler, précise-t-elle.

Là entre en scène son second mot d’ordre: l’engagement. «Nous engager, c’est nous affirmer en tant que partenaire clé du développement durable de notre milieu. Répandre l’idée que l’Université Laval est un espace accessible et collaboratif qui a beaucoup à offrir pour répondre aux ambitions des citoyens d’ici et d’ailleurs. Loin d’être isolé, notre campus possède des ancrages externes multiples, établis notamment à la faveur de stages étudiants dans les entreprises privées, dans les écoles et dans les établissements de santé.»

La rectrice, qui a elle-même réalisé des stages et des échanges dans des universités américaines pendant ses études et qui a été professeure invitée dans de nombreux pays dont la France, le Chili et la Norvège, voit un campus décloisonné et branché qui se déploie aussi bien localement qu’au-delà des frontières, et qui multiplie les collaborations.

Enfin, Sophie D’Amours cible l’expérience, troisième axe de sa stratégie, qui s’appuie sur un fort sentiment d’appartenance. «L’expérience vécue ici par les étudiants, les employés et les partenaires est riche de savoir-faire et de savoir-être, dit-elle. Elle mérite d’être fièrement soulignée.» Selon elle, les meilleurs ambassadeurs de cette fierté demeurent les diplômés. D’où la nécessité de les mettre en lumière. «Chacun est important. Que leurs engagements soient reconnus dans la sphère publique ou qu’ils soient plus discrets, nos diplômés redonnent aux collectivités et façonnent la société de demain.»

Ce faisant, les diplômés témoignent du sens réel d’une formation universitaire, fait valoir la rectrice, «un outil précieux qu’il convient d’utiliser à bon escient pour soi et les autres». En juin dernier, elle l’a rappelé aux finissants à l’occasion des huit cérémonies de collation des grades qu’elle présidait.

Et à propos de ce genre de prise de parole devant un vaste auditoire, la dirigeante tient à ajouter ceci: «Plus jeune, m’exprimer en public m’intimidait beaucoup.» Un exercice auquel elle s’adonne aujourd’hui avec aisance. «Cette facilité est arrivée plus tard. Je veux en témoigner car trop de jeunes s’empêchent d’avancer parce qu’ils doutent de leurs capacités. Moi je leur dis: “Rassurez-vous, nos forces se développent sans cesse et, finalement, on y arrive”.»

Tout est possible!
Le vent des possibles, Sophie D’Amours l’a soulevé aussi en devenant la première femme à accéder au rectorat de l’Université Laval. «Vous permettez à nos filles de tout imaginer!», lui disent des parents croisés à l’épicerie. La rectrice s’en étonne: «Je prévoyais ce genre d’effet, mais pas à ce point.» Il faut dire qu’elle a l’habitude des milieux majoritairement masculins. «J’ai plus souvent qu’autrement été la seule femme dans la salle, mais j’y avais ma place. Toute petite, on m’avait mis ça dans la tête.» On, c’est sa mère, qui est de la génération des Lise Payette et des Pauline Marois. Constamment, elle lui répétait: «Tu peux tout faire, à toi de choisir!» Aujourd’hui, la pionnière incarne dignement le message maternel, qu’elle transmet aussi à ses deux fils, de 20 et 23 ans, tout en y ajoutant son grain de sel: «Surtout, soyez heureux.»

Qu’est-ce qui la rend heureuse, elle? Les grands défis, bien sûr. Tout autant que les moments en famille, les cafés entre amis, les gerbes de fleurs. «Au fond, j’ai le bonheur facile.» Pas étonnant que l’équilibre de Sophie D’Amours se situe entre plaisirs simples et résolution de problèmes complexes. N’est-elle pas reconnue pour son habileté à concilier les apparentes contradictions?

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